MENU
 

L'infanticide


Le nouveau-né, soigneusement emballé dans une poche en plastique, elle-même enveloppée dans un gros sac en papier, flotte sur le lavoir

Le passant qui l'a découvert à aussitôt prévenu les gendarmes.

Ce genre d'affaire n'est, en principe,  pas traitée par la brigade locale. La brigade de Recherches est donc appelée sur les lieux. Un médecin est requis qui déclarera l'enfant né viable.

Saisie des sacs. Celui en plastique, transparent,  ne possède aucune caractéristique particulière. L'autre, par contre,  porte le nom de l'entreprise de fabrication de pâtes alimentaires toute proche. Ce n'est pas un sac ordinaire puisqu'il n'est utilisé que par l'usine.

Renseignements pris, tout le monde en fait, dans le pays, possède ce genre d'emballage, que les employés récupèrent pour divers usages.

L'autopsie, ordonnée par le procureur et pratiquée le jour même, confirmera le diagnostic du médecin. L'enfant n'était pas mort-né. Il ne porte pas de trace de violence. Pas d'eau dans les poumons. Il est probablement mort étouffé.

Commence alors le porte à porte, le "travail de fourmis" comme dit la presse.

Avec l'aide de la brigade locale, toutes les maisons du village, qui comporte deux cents habitants, sont visitées. Pas de femme enceinte dans le pays. Le médecin du lieu confirme qu'il n'a pas connaissance d'une grossesse arrivant à terme.

Le périmètre des recherches s'agrandit aux hameaux voisins, sans résultat.

L'usine maintenant. Elle emploie plus de 100 personnes, en majorité des femmes. Au cours de la visite des ateliers, pratiquée le surlendemain de la découverte,  rien n'attire mon attention. 

Les dames et demoiselles sont questionnées, sommairement dans un premier temps. Les femmes enceintes, il y en a deux ou trois, sont toujours grosses. Elles ne connaissent personne dans leur cas qui aurait retrouvé soudainement sa sveltesse.

Les absences sont contrôlées.

Briefing dans le bureau de la direction. Là le commandant de la B.R., toujours lui, demande : "Cette fille un peu forte, dans tel atelier, elle est toujours comme ça?" - "Comment comme ça?"- "Et bien à l'écart des autres, et puis elle est toute pâle".

La fille en question s'appelle Marie-Jeanne, elle a 22 ans, célibataire. Elle travaille à l'usine depuis 3 ou 4 ans. 

Effectivement, elle n'a pas d'amie au sein  de l'entreprise. C'est une bonne ouvrière, issue d'une famille très modeste. Elle est un peu simple mais pas inintelligente. Elle n'a pas manqué son travail ces derniers jours.

Allez, on va la questionner à part. La jeune femme n'est pas surprise d'être emmenée à la brigade. C'est vrai qu'elle est pâle. Quand on a accouché l'avant veille on est toujours un peu pâle.

Car c'est bien elle. Elle reconnaît tout de suite les faits avec ses mots à elle. Elle ignorait qu'elle était enceinte, le médecin qui l'a visitée il y à trois mois pour une mauvaise grippe ne lui a rien dit. Elle a toujours eu ses règles. Bien sûr elle a couché avec un garçon, toujours le même. C'est son fiancé.

Avant hier, dans la nuit, elle a été réveillée par un violent "mal de ventre" Aux toilettes, il n'y avait pas que de l'urine mais beaucoup de liquide. Et puis quelque chose est sorti d'elle, quelque chose de rouge et qui bougeait.

Elle a tout ramené dans sa chambre et posé la chose sur son lit. Elle a enfin compris et, épouvantée, a entendu que le bébé geignait. Comme sa petite soeur dormait dans la même chambre, elle a posé doucement son oreiller sur le nouveau né pour l'empêcher de crier plus fort, doucement mais longtemps.

Sans faire de bruit, elle a ensuite tout nettoyé, coupé le cordon ombilical, enveloppé l'enfant dans un plastique puis dans un sac de l'Usine, emballé le reste dans un autre sac, mis le linge sale dans la machine.

Il est où le reste? Demande t'on. Mais dans le lavoir, j'ai tout posé en même temps en allant travailler. (On retrouvera effectivement le placenta après avoir fait vider le lavoir.)

Pourquoi? Je ne savais pas ce qui m'arrivais. Je ne voulais pas que mes parents soient au courant.

Moi, je ne saurai jamais comment mon petit Chef avait pu, entre plus de soixante dix  femmes, trouver la bonne. L'intuition disait t'il en se touchant le nez. L'intuition, mon c.  de la voyance, oui.

Ce n'est pas tout a fait fini. 

Marie Jeanne n'est pas allée en prison. Devançant le juge d'instruction qui voulait délivrer un mandat de dépôt, mon patron a fait conduire la jeune fille à l'hôpital puis s'est ensuite expliqué avec le magistrat qui a abandonné son idée.

C'est libre, mariée et enceinte jusqu'aux yeux, qu'elle s'est présentée aux assises l'année suivante et qu'elle a été acquittée par le jury populaire.

Tout ce qu'elle avait dit était possible, d'après les experts commis. Même et surtout le moment de folie temporaire après son accouchement.

Il n'y a ni crime ni délit...