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Visite d'un Chef d'Etat



Il est assez rare que, dans une carrière, le Commandant de Brigade ne soit pas confronté aux problèmes que posent la visite d'un de ces "Princes Qui Nous Gouvernent" 

Je n'ai pas échappé à la règle. 

Sur la circonscription de la brigade de U., subsistent de hauts lieux de l'histoire devenus hauts lieux du tourisme et des visites officielles. Apparemment un Chef d'Etat trouve qu'il a meilleure mine dans un cadre de ruine ou de monument historique. 

Le Président de la République vient en visite à A. m'annonce, sous le sceau du secret, mon Commandant de Compagnie. Une reconnaissance du terrain aura lieu tel jour. 

A l'heure dite, devant le monument, deux hélicoptères du GLAM se posent de concert. 

Accompagnés de l'officier chargé des voyages officiels, nous visitons le site. Une chambre doit être réservée pour l'autorité afin qu'elle puisse s'y recueillir quelques instants si elle le désire. 

Catastrophe, la configuration des lieux fait que la seule pièce disponible possède une fenêtre qui donne sur l'extérieur, en l'occurence la ferme d'un agriculteur. 

Fusent les questions : qui sont ces gens, appartenance politique, réputation... Rassurés par mes commentaires élogieux sur le riverain en question, mes deux officiers acceptent à contrecoeur. Il faudra tout de même exercer une surveillance discrète lors de la visite. 

Autres directives. Tant que le Président n'est pas dans l'enceinte du monument, interdiction de laisser la populace l'approcher. A l'intérieur seront admis les autorités, quelques officiels triés sur le volet, une poignée d'habitants méritants et les élèves d'une classe de CM1 au dessus de tout soupçons. 

Ah, une chose encore. Vous aurez le renfort de deux escadrons de Gendarmerie Mobile, mais le Président ne doit pas, depuis son hélicoptère, voir la moindre trace des autobus. Je compte sur vous Durang. 

Si vous pensez qu'il est facile de camoufler une flotte de cars aux couleurs de la Gendarmerie, sous les frondaisons d'une forêt au sortir de hiver,(oui, je sais, mais c'est tellement poétique) vous pouvez toujours vous exercer. 

Heureusement, les agriculteurs voisins, offriront le couvert, sinon le gite, à l'armada de véhicules bleus, sous les toitures galvanisées de leurs hangars à fourrage (là c'est moins poétique mais tellement plus utilitaire). 

C'est le grand jour. La foule, quelques dizaines de villageois, est maintenue à distance de la D.Z. par des barrières. 

Je fais un tour dans l'enclave réservée et là, parmi les invités pourtant filtrés par un service d'ordre impitoyable, j'aperçois un camarade de lycée avec qui j'avais également travaillé dans une entreprise de la région. Promu depuis à une fonction importante dans le syndicalisme départemental et connu pour sa virulence verbale, je l'ai dénoncé lâchement. Il a été surveillé de très près durant toute la visite. 

Pardonne moi, Jacques, je pouvais difficilement faire autrement. 

Les hélicos atterrissent.Le Président sort de l'un des appareils, passe la main dans ses trois cheveux, regarde autour de lui et marque un temps d'arrêt, comme surpris. 

Apercevant enfin la "population" à une cinquantaine de mètres il fait de grands gestes d'appels. Flottement, que fais-je? Heureusement mon officier discrètement, me donne le feu vert. Je libére tous ces braves gens (braves, peut-être, mais je n'ai pas eu le temps de vérifier) du carcan de leurs barrières métalliques. 

Le Président, content, prend son "bain de foule". A la télé, tout au moins, les cadrages savants des caméramen, en donneront l'impression saisissante. 

La visite prend du retard, on abrège les discours. La commune voisine qui devait également avoir les honneurs du passage présidentiel ne sera pas sur l'itinéraire. Les dix mille roses achetées pour l'occasion finiront, de toutes façons, à la décharge publique. J'ignore par contre, ce que sont devenus les trois mille petits fours prévus pour la réception. 

Le Président est reparti. Ouf..